Plinio Corrêa de Oliveira

 

IIIème Partie

 

Chapitre II

Admission de nouveaux membres

 

 

 

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Titre original: Em Defesa da Ação Católica

Publié par Edições "Ave Maria", São Paulo, Brésil, 1943 (1ère édition)

En Défense de l’Action Catholique, préfacé par Son Excellence Mgr Benedetto Aloisi Masela, Nonce Apostolique au Brésil, 1943. La lettre d’éloges, adressée à l’auteur au nom du Pape Pie XII par Mgr Jean-Baptiste Montini, alors Substitut du secrétaire d’Etat et futur Paul VI, constitue une appréciation éloquente, de la part de l’autorité ecclésiastique suprême, des dénonciations faites par ce livre.

En considérant les idées en vogue dans certains milieux de l'Action Catholique quant au critère à utiliser lors du recrutement de nouveaux membres, nous trouverons là encore un effet désastreux de la doctrine sur l'action magique de la participation liturgique et de la grâce d'état dans l'Action Catholique.

 

Un recrutement tumultueux

Nous connaissons un certain membre de l'Action Catholique qui travaille dans une ambiance massivement hostile à l'Église et qu'un « élément exalté » interpella en demandant pourquoi il n'y avait pas de section de l'Action Catholique à cet endroit. La vigueur avec laquelle l'interpellation a été faite et le farfelu de l'idée faisaient croire que son interlocuteur ignorait complètement la situation du milieu en question. Ce dernier, toutefois, se hâta de corriger cette impression en lui donnant une description très détaillée des particularités du lieu. L’interpellé a exprimé sa surprise à l'idée. Donc, son interlocuteur dit : « Vous ne savez pas ce que c’est que l'Action Catholique ! Qu'elle soit remplie de maçons et d’autres du même genre, et en peu de temps ils seront tous convertis ».

On a donc oublié les paroles du Saint-Esprit:

« N'introduis pas toute sorte de personnes dans ta maison, car les pièges du fourbe sont nombreux. Comme il sort une haleine corrompue de l'estomac gâté, comme la perdrix est conduite au filet, et le chevreuil au piège, ainsi est le cœur des superbes et de celui qui épie pour voir la chute de son prochain. Car il dresse des embûches, changeant le bien en mal, et il imprime des taches sur les choses les plus pures. Une seule étincelle allume un incendie, et un seul fourbe multiplie les meurtres, et le pécheur tend des pièges pour répandre le sang. Garde-toi de l'homme pernicieux qui fabrique le mal, de peur qu'il n'amène à jamais la moquerie sur toi. Admets l'étranger chez toi, et il te renversera en y mettant le trouble, et il t'aliénera tes proches » (Eccl 11 :31-36).

Et le Saint-Esprit ajoute :

« Ne te fie jamais à ton ennemi, car sa malice est comme la rouille qui recouvre l'airain ; alors même qu'il s'humilie et qu'il va tout courbé, fais attention et prends garde à lui. Ne l'établis pas auprès de toi, et qu'il ne s'asseye point à ta droite, de peur qu'il ne prenne ta place et n'occupe ton siège, et que tu ne reconnaisses à la fin la vérité de mes paroles, et que mes discours n'excitent tes regrets » (Eccl 12,10-12).

Il est beaucoup question de l'apostolat d'infiltration. Se pourrait-il que quelqu'un de nos ennemis ait fait cet effort depuis des siècles ? L'illustre évêque Dom Vital a publié une brochure sous le règne de Pie XI, dans laquelle il a noté que certains adversaires de l'Eglise ont passé un long moment pour recevoir la sainte Communion chaque jour des mains du Pontife, afin de gagner sa confiance.

Pensez à la responsabilité très grave, à tous points de vue, de ceux qui prônent l'admission en masse de membres dans l'Action Catholique. On peut appliquer l'avertissement de l'Apôtre à ceux qui recrutent de manière aussi tumultueuse des collaborateurs de la hiérarchie: « N'impose les mains à personne avec précipitation, et ne participe point aux péchés d'autrui » (1 Tm 5,22).

Néanmoins, présenté avec sérieux, et apparemment inexplicable s'il n'est pas considéré conjointement avec l'automatisme liturgique, ce principe erroné donne la mesure du critère avec lequel beaucoup de gens ont l'intention de pratiquer l'Action Catholique. Cette erreur est répétée avec une fréquence croissante dans de nombreux ateliers. De là est née la doctrine très dangereuse que toute personne devrait être reçue dans l'Action Catholique et avoir le droit de faire la promesse peu de temps après ; la personne commence la période d'essai quand elle le veut et fait la promesse trois mois plus tard ; et immédiatement après la promesse, par l'action merveilleuse du mandat reçu et de la magie liturgique, les nouveaux venus seront transformés en membres excellents. Autrement dit, tout comme la pierre philosophale, l'Action Catholique est censée avoir le rare don de transformer en or tout ce qu'elle touche. Comme nous pouvons le voir, c’est toujours cette même idée d'automatisme qui produit ses conséquences logiques.

 

Diminution de la dignité de l'Action Catholique

Il serait superflu de développer une argumentation exhaustive contre cette doctrine. Nous dirons simplement quelques mots rapides sur la question.

Comme pensée préliminaire, rappelons-nous la contradiction dans laquelle quelques partisans du mandat tombent en épousant cette étrange doctrine. Ils souhaitent conférer sans discernement le mandat de l'Eglise à des éléments au sujet desquels il y a souvent toutes les raisons du monde de supposer que, sous une mince couche de la foi, ils gardent le lourd héritage d'un passé longtemps vécu hors de l'Église. Il s'agit vraiment de gaspiller négligemment le don de Dieu. C'est oublier le conseil de Notre Seigneur, que les perles ne doivent pas être jetés aux indignes, «de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, et que, se retournant, ils ne vous déchirent » (Mt 7,6).

Le savant Pape Léon XIII a établi à cet égard un principe que nous ne devrions en aucun cas oublier : «C’est d’abord chose évidente que, plus un office est élevé, complexe, difficile, plus longue et plus soignée doit être la préparation de ceux qui sont appelés à le remplir ». (1)

 

Inefficacité

Il serait erroné de prétendre que la nécessité d'un développement rapide de l'Action Catholique autorise de telles procédures simplifiées. La vie spirituelle impose, comme condition de la persévérance, la pratique de devoirs qui sont parfois héroïques, et nul ne peut savoir quel degré de force sera démontré par des éléments recrutés au hasard quand ils auront à subir « l'épreuve de feu » de la vie intérieure. D'ailleurs, quels sont les résultats concrets que nous pourrons atteindre en recrutant en masse lorsque les personnes qui recommandent cela sont les mêmes qui sont opposées à ce que l'Action Catholique expulse ou impose des sanctions à quiconque ?

On a la nette impression que cet ensemble de préceptes est si dénué de tout sens qu'il n'aurait pu être pire s’il avait été conçue dans le but calculé de faire couler le mouvement catholique.

 

Particulièrement au Brésil

Comme nous le verrons plus loin, si l'Action Catholique veut être fructueuse, elle doit être un mouvement des élites. Naturellement, la fascination de grands mouvements de masse peut donner des illusions aux dirigeants catholiques dans certains pays. Au Brésil, cependant, une l'analyse très rapide des faits montre que ce n'est pas des masses dont nous avons besoin, mais d'élites bien formées, combatives et disciplinées, qui, le moment venu, sauront comment donner au laïcat catholique tout entier une orientation sûre pleinement en accord avec les intentions de l'autorité ecclésiastique. Plusieurs pays ont payé cher leur ignorance de ce principe et ne se sont repris à former des élites que sous le feu des persécutions. N’agissons pas comme eux : sachons comment prévenir, pour ne pas avoir à remédier demain.

Quelle devrait être, alors, la ligne de conduite à suivre par l'Action Catholique ? Nous la résumons dans les principes suivants :

 

Comment l’Action Catholique devrait-elle recruter de nouveaux membres ?

1. L'apostolat de l'Action Catholique devrait porter sur tous les hommes sans distinction, aussi éloignés qu’ils soient de l'Eglise, en essayant de rendre la doctrine catholique connue de tous. Plus on élargit la portée de son activité, plus elle sera parfaite. La voix de l'Action Catholique « pour interpeller, argumenter, exhorter au moment opportun », selon les conseils de l'Apôtre, devrait être entendue incessamment à la radio, dans la presse et par tous les autres moyens :

2. En lisant l'Écriture sacrée, ou en observant directement des âmes éloignées de Dieu, on peut voir que certains ont une dureté qui les rend sourds à tout apostolat. Cette surdité va si loin qu’elle est parfois fermée aux plus grands miracles. Nous avons déjà abordé ce sujet dans le chapitre précédent. D'autres, au contraire, sont réceptifs et sensibles, et un simple appel leur suffit parfois à suivre Jésus-Christ, en prenant sa Croix sur leurs épaules, en laissant toutes choses et en marchant sur les traces du Maître ;

3. Même si parfois on peut trouver les âmes les plus sensibles parmi les plus grands pécheurs – ce qui, en passant, ne se produit que par une action extraordinaire de la grâce - là n'est pas la règle générale, et la théologie nous enseigne que le mal extrême rend l'âme insensible, dure, et presque tout à fait défavorable à l'action de la grâce : « un abîme en appelle un autre », dit l'Ecriture ;

4. D'autre part, les personnes ayant une vie plus disciplinée et plus morale sont celles normalement disposées à monter plus haut, parce que la correspondance à une grâce prédispose toujours à correspondre à des grâces plus grandes encore;

5. En règle générale, par conséquent, l'Action Catholique devrait recruter ses futurs membres dans des environnements sains et plus particulièrement parmi les membres des associations religieuses. S'il est vrai qu'un assistant ecclésiastique prudent et judicieux, aussi comme un laïc très expérimenté, peut faire une ou l'autre exception, en discernant le travail secret de la grâce dans une âme particulière appelée à faire un bond de l'extrême impiété à l'amour extrême, il serait imprudent et même nuisible de faire des gens gravement égarés les recrues normales de l'Action Catholique.

6. Des telles exceptions devraient être la prérogative exclusive des âmes dotées d'un discernement spécial, sans quoi l'Action Catholique s'exposerait à beaucoup d'aventures risquées et à la censure de toutes les âmes judicieuses.

 

Des masses ou des élites ?

Ici on se trouve devant un problème d'une importance vraiment fondamentale. L’Action Catholique est-elle un mouvement des masses ou des élites ? Les Pontifes ont insisté si souvent sur l'idée qu’elle devrait être un mouvement des élites que personne n'ose plus le contester. Malgré cela, certains commentateurs optent pour une solution qui, sans se heurter directement les consignes pontificales, leur est néanmoins opposée.

Ils soutiennent que l'Action Catholique doit être en même temps un mouvement de masse et des élites. En d'autres termes, que les gens avec une formation peu soignée devraient être acceptés comme membres à part entière, avec promesse formelle, ensemble avec les éléments de choix, de sorte qu'ils seraient progressivement influencés et transformés par l'élite.

Afin de mieux appréhender les erreurs contenues dans cette idée apparemment logique, nous devons bien préciser les termes du problème. Masse dénote un grand nombre de personnes, et, au moins en théorie, nous devrions accepter la possibilité de l'existence d'une élite suffisamment nombreuse pour constituer une multitude. Ainsi, il serait certainement idéal si l'Action Catholique était composée d'une multitude innombrable de personnes très bien formées, des personnes de premier ordre dans l'Eglise catholique. En ce sens, nous accordons volontiers que dans le futur, l'Action Catholique pourrait devenir en même temps un mouvement des masses et des élites. Il est évident, toutefois, que, dans ce contexte, le mot « masse » doit être compris dans un sens beaucoup plus étroit que d'habitude.

 

Une alternative fondamentale

Néanmoins, il n'est pas toujours possible d'atteindre de si brillants résultats au cours des premières années de travail. Aussi vertueuse et sage que soit l’action des assistants ecclésiastiques, les dirigeants et militants trouveront souvent le cœur des gens fermés à l'apostolat. À cet égard, ne nous trompons pas par romantisme apostolique en imaginant que l'Action Catholique a une baguette magique qui ouvre tous les cœurs, sans faille. Aussi bon qu’un apôtre puisse être, il ne sera jamais capable d'égaler Notre Seigneur, et pourtant, combien de cœurs se sont fermés à Sa voix ! Combien se sont fermés à la voix des apôtres et des saints sans nombre que l'Eglise a produits ! L’expérience quotidienne nous montre ce que l'hagiographie nous enseigne à son tour: il y a des personnes, familles, classes sociales et parfois des villes entières qui restent sourdes à la voix de Dieu.

Le Sauveur Lui-même a dit :

« Car Dieu n'a pas envoyé Son Fils dans le monde pour juger le monde, mais afin que le monde soit sauvé par Lui. Celui qui croit en Lui n'est pas jugé ; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu. Or voici quel est le jugement : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car quiconque fait le mal hait la lumière, et ne vient point à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient condamnées. Mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées, parce que c'est en Dieu qu'elles sont faites » (Jn 3,17-21).

Plus loin, le Seigneur continue en disant de lui : « et Il rend témoignage de ce qu'Il a vu et entendu, et personne ne reçoit Son témoignage » (Jn 3,3).

Et à cause de cela, le Maître dit de l'aveuglement des pharisiens :

« C'est pour un jugement que Je suis venu dans ce monde, afin que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. Quelques pharisiens, qui étaient avec Lui, L'entendirent et Lui dirent : Est-ce que nous sommes aveugles, nous aussi ? Jésus leur dit : Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais maintenant vous dites : Nous voyons ; c'est pour cela que votre péché demeure » (Jn 9,39).

Il est très compréhensible, par conséquent, que saint Jean ait écrit dans la préface de son Evangile : « En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas saisie » (Jn 1,4-5). Et l’apôtre d’ajouter : « C'était la vraie lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par Lui, et le monde ne L'a pas connu. Il est venu chez Lui, et les Siens ne L'ont pas reçu » (Jn 1,9-11).

Retenons de tout cela une conclusion importante. Même les plus grands miracles accomplis par Notre Seigneur n'ont pu l'emporter sur l'obstination de certaines âmes. L’Action Catholique ne doit donc pas s'attendre à vaincre tous les obstacles ou à ne pas être, à son tour, confrontée à des âmes endurcies.

Ecoutons à Saint-Jean et son commentaire sur le durcissement de certaines âmes, même en face des plus grands miracles de Notre Seigneur :

« Quoiqu'Il eût fait tant de miracles devant eux, ils ne croyaient point en Lui, afin que s'accomplît la parole du prophète Isaïe, qui a dit : Seigneur, qui a cru à ce que nous faisons entendre ? et à qui le Bras du Seigneur a-t-Il été révélé ? C'est pour cela qu'ils ne pouvaient croire, car Isaïe a dit encore : Il a aveuglé leurs yeux, et il a endurci leur cœur, de peur qu'ils ne voient de leurs yeux, et qu'ils ne comprennent de leur cœur, et qu'ils ne se convertissent, et que Je ne les guérisse. Isaïe a dit cela lorsqu'il a vu Sa gloire, et qu'il a parlé de Lui. Cependant, même parmi les chefs, beaucoup crurent en Lui ; mais, à cause des pharisiens, ils ne Le confessaient pas, pour n'être pas chassés de la synagogue. Car ils ont aimé la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu » (Jn 12,37-43).

La même chose peut arriver à l'Action Catholique, et même si toutes les portes ne se ferment pas à son encontre, elle trouvera un grand nombre d'entre elles verrouillées, comme cela est arrivé à saint Paul qui, prenant la parole dans l'Aréopage, n'a attiré que quelques âmes. Dans ce cas, l'alternative s'impose inexorablement. Et comme tant d'évêques et de pasteurs zélés ont fait face à cette alternative, de même faut-il que l'Action Catholique reconnaisse humblement qu’elle devra faire face très souvent à la même alternative, c’est-à-dire de prendre soit les masses, soit les élites.

En effet, il serait vain de prétendre que l'homme contemporain a un cœur beaucoup moins endurci que celui des Juifs du temps du Christ. Sa Sainteté le Pape Pie XI, dont nous avons déjà cité l'opinion selon laquelle notre époque est similaire aux temps les plus abominables de l'antéchrist, affirma dans l’Encyclique Divini Redemptoris que le monde d'aujourd'hui a atteint une dégradation telle, qu'il est en danger de tomber encore plus bas qu'il ne l'était avant Jésus-Christ !

 

L’irremplaçable fécondité des élites

À cette alternative inévitable, nous répondons en optant résolument non pour les masses, mais pour l'élite. Nous y sommes menés par les principes les plus fondamentaux de l'apostolat. Quiconque a lu le livre admirable du Père Abbé Dom Chautard, L'âme de tout apostolat, aura sans doute remarqué que la fécondité de l'apostolat vient beaucoup plus du degré de vertu de l'apôtre que du talent et des dons naturels qu'il peut développer ou du nombre d'assistants qu’il peut inscrire à son association. C'est la grâce de Dieu qui, en dernière analyse, œuvre les conversions, et l'homme n'en est que le canal. Et moins il est entravé par ses vices et ses péchés, plus il est utile. Ainsi, une personne généreuse peut porter un plus grand nombre d'âmes à Dieu qu'une multitude d'apôtres peu formés. La vie d'un saint François de Sales, d'un saint François d'Assise, d'un saint Antoine de Padoue, prouve abondamment la vérité de cette affirmation. Voilà pourquoi, dans l'intérêt des masses elles-mêmes, et de manière à rendre la diffusion de la grâce aussi large que possible, nous devons préférer que l'Action Catholique devienne une poignée de vrais apôtres plutôt qu'une foule immense, mais inexpressive.

Bien que l'idée de faire de l'Action Catholique un mouvement pour les masses et les élites en même temps est illusoire - le mouvement finira par être seulement pour les masses - l'idée découle parfois d'un désir généreux de répartir rapidement les bénéfices spirituels de l'Action Catholique. On oublie, cependant, le fait que Dieu « ne désire pas une multitude d'enfants infidèles et inutiles » (Eccl 15,21-22).

Mais il est très douteux qu'un recrutement rapide et pêle-mêle de grandes masses conduise vraiment à une répartition des grand avantages spirituels si ces prestations ne sont pas basées sur un levain lent, progressif et régulier.

L'expérience que nous avons sous nos yeux prouve clairement que les mouvements qui se développent trop rapidement diminuent rapidement en ferveur.

Peu à peu, après qu’un enthousiasme totalement fictif ait diminué, ces masses se dissoudront, sans aucune amélioration notable de leurs membres. Et c'est ainsi que la punition de Dieu pour leur orgueilleux empressement est confirmée : «La fortune amassée à la hâte sera amoindrie ; mais celle qui se recueille à la main, peu à peu se multipliera » (Pr 13,13).

Dès le début, l'Église a toujours préféré avoir un clergé petit mais saint plutôt que nombreux mais moins saint. Aussi aigu que le manque de prêtres puisse être, personne n'a jamais pensé à résoudre le problème par un assouplissement des conditions d'accès au sacerdoce, bien au contraire. Le même argument est valable pour l'Action Catholique dans tous les sens. En somme, l'Action Catholique doit être sélective et devenir une « élite » de sorte qu'elle puisse toujours remplir l'affirmation paternelle et élevée de Pie XI, que ses membres « sont les meilleurs parmi les bons ». (2)

 

Un terrain d'entente est impossible

Mais, l'Action Catholique ne pourrait-elle pas être à la fois un mouvement de masse et d'élite dans le sens où elle contiendrait indistinctement en son sein des âmes de première classe et une grande foule d'autres, tièdes ou médiocres ?

Nous considérons si peu fondé l'avis que l'Action Catholique doive être ouverte même aux personnes qui vivent habituellement dans l’état de péché mortel déclaré, qu'il est superflu d'en discuter.

En outre, nous maintenons que tous les catholiques qui remplissent les exigences les plus élémentaires de la loi de Dieu et de l'Eglise ne devraient pas rejoindre l'Action Catholique, mais seulement ceux qui, par leur réception fréquente des sacrements, leur vie exemplaire et leur attitude édifiante, en font réellement une élite.

Les questions de ce genre ne devraient pas être résolues d'une manière purement théorique, mais avec les yeux fixés sur la réalité concrète. Et la première leçon qu’offre cette réalité, c'est que personne ou presque personne ne réussit de nos jours à maintenir une pratique - même minime - des commandements de la Loi de Dieu, sans une fréquentation régulière des sacrements. Cette vérité est valable pour presque tous les âges et conditions. Considérons par exemple un jeune étudiant ; mesurons la violence du combat qu’il doit mener pour l'emporter sur le tumulte de ses passions ; les mille et une sollicitations du mal qui lui sont faites à tout moment par l'ensemble des facteurs modernes de la corruption, et demandez-vous s'il peut gagner ce combat sans véritable vie eucharistique. Un chef de famille, qui a si souvent à choisir entre une opération malhonnête ou la misère pour son ménage, la femme au foyer qui remplit si souvent le devoir de la maternité, au risque de sa vie, peuvent dire mieux que quiconque s'ils seraient en mesure d’accomplir leurs tâches avec une simple communion annuelle.

Ainsi, il est téméraire d'affirmer que la simple pratique annuelle des devoirs imposés par l'Église serait le critère pour différencier un catholique capable d'être apôtre parce qu'il possède habituellement l'état de grâce, d'un autre qui ne l’a pas.

Par conséquent, si l'Action Catholique utilise la simple pratique de la communion et de la confession annuelles comme critère de sélection, elle ne peut pas éviter de devenir l'une de ces foules inexpressives qui sont, parfois, plus difficiles à fermenter qu'on ne l'imagine.

En outre, comme nous l'avons dit dans un chapitre précédent, l'une des tâches les plus importantes qui incombent à l'Action Catholique est sans doute celle de donner à ses membres, en particulier les jeunes, un centre social pour leurs heures de loisir. Si l'Action Catholique ne veut pas échouer, elle doit nécessairement employer ce moyen d'action, qui a été si avantageux pour le fascisme et le nazisme sous les noms de Dopolavoro et Kraft durch Freude. C'est le grand levier utilisé par le mysticisme totalitaire. Maintenant, imaginez l'atmosphère incolore, l'ambiance parfois dangereuse qui existerait dans un centre d'Action Catholique d'une paroisse où tous les catholiques qui font la communion et la confession annuelles auraient été admis dans ses rangs. Avec des consciences relâchées et pleines de naturalisme et de l'infiltration de tant d'erreurs laïques, et avec des mentalités minimalistes et accommodantes, ces personnes ne serviraient à rien sauf à créer une atmosphère étouffante qui rendrait nuisible ou stérile toute initiative visant à élever les âmes.

En conséquence, il est bien évident que seules les personnes de premier ordre qui remplissent le meilleur critère - toujours une vie exemplaire, liée à la pratique fréquente des sacrements (et la plus fréquente possible) - peuvent être membres de l'Action Catholique.

 

La voix des Papes

Ainsi, le Pape saint Pie X a eu tout à fait raison quand il a souhaité, au sujet des collaborateurs laïcs de l'Eglise, que

« Tous ceux donc qui sont appelés à diriger ou qui se consacrent à promouvoir le mouvement catholique, doivent être des catholiques à toute épreuve, convaincus de leur foi, solidement instruits des choses de la religion, sincèrement soumis à l'Eglise et en particulier à cette suprême Chaire apostolique et au Vicaire de Jésus-Christ sur la terre ; ils doivent être des hommes d'une piété véritable, de mâles vertus, de mœurs pures et d'une vie tellement sans tache qu'ils servent à tous d'exemple efficace.

Si l'esprit n'est pas ainsi réglé, il sera non seulement difficile de promouvoir les autres au bien, mais presque impossible d'agir avec une intention droite, et les forces manqueront pour supporter avec persévérance les ennuis qu'entraîne avec lui tout apostolat, les calomnies des adversaires, la froideur et le peu de concours des hommes de bien eux-mêmes, parfois enfin les jalousies des amis et des compagnons d'armes, excusables sans doute, étant donnée la faiblesse de la nature humaine, mais grandement préjudiciables et causes de discordes, de heurts et de querelles intestines. Seule, une vertu patiente et affermie dans le bien, et en même temps suave et délicate, est capable d'écarter ou de diminuer ces difficultés de façon que l'œuvre à laquelle sont consacrées les forces catholiques ne soit pas compromise ».(3)

Pour cette même raison, le Pape Benoît XV voulait des apôtres laïcs « profondément pénétrés par les vérités de la foi catholique, afin qu'ils sachent leurs droits et devoirs, et posent des actes en conformité avec eux ». Et le Pontife ajoute :

« Pour tout résumer en un mot : le Christ doit renaître en chaque croyant, avant qu’il ne soit capable de combattre pour le Christ. En outre, s’il semble que les nouveaux temps demandent de nouveaux travaux, il ne sera pas difficile de l'obtenir de ceux (…) qui ont été très bien préparés pour le bon combat de la foi ». (4)

Dans sa Lettre Apostolique sur saint Louis de Gonzague, Pie XI affirme :

« Ceux qui n'auraient pas acquis et ne possèderaient pas ce patrimoine des vertus intérieures (...), Nous ne les estimerions pas suffisamment prêts et armés pour les taches de l'apostolat; pas plus que l'airain sonnant ou la cymbale retentissante, ils ne sauraient rendre service, mais nuiraient plutôt à la cause qu'ils prétendraient soutenir et défendre: l'expérience des âges précédents l'a plus d'une fois démontré ».  (6)

Il pourrait être utile de mentionner encore un autre sujet dans la même Lettre Apostolique :

« Il faut persuader les jeunes gens, enclins par nature aux œuvres extérieures et toujours empressés à s'élancer dans le champ de bataille de la vie, qu'avant de songer aux autres et à la cause catholique, il leur faut se perfectionner eux-mêmes intérieurement par l'étude et la pratique des vertus ». (7)

Comme nous pouvons le voir, rien ne pourrait être plus conclusif.

Aucun commentaire sur cette doctrine lumineuse des Papes ne surpasse celui de Dom Chautard, auquel nous renvoyons les lecteurs qui désirent une argumentation plus approfondie. De tout ce qui a été dit, retenons la conséquence tirée de ce qu’a écrit Pie XI : les catholiques recrutés par l'Action Catholique de façon désordonnée et précipitée seront nuisibles à la cause de la sainte Mère Eglise.

Un dernier argument reste à considérer : si Pie XI a convoqué tous les fidèles à l'Action Catholique, comment peut-on affirmer que seuls certains devraient effectivement adhérer à l'Action Catholique ?

Cela est très facile à résoudre. Si Pie XI a considéré comme nocif d'avoir la collaboration de « oves, boves ... et serpentes », comment peut-on soutenir que c'était son intention de convoquer tout le monde ? En fait, ce qu'il a fait, c’est de suggérer à chacun d'acquérir une formation suffisante pour que, si et quand l'autorité appropriée les jugeait aptes, ils pourraient venir travailler dans la grande milice de l'apostolat. « Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus » (Mt 22,14).

 

La vie intérieure est supérieure à la formation technique

Mais quelle doit être la nature de cette formation ?

Une distinction a été faite à cet égard - et à juste titre - entre la formation spirituelle, qui vise à doter l'apôtre des vertus nécessaires, et la soi-disant « formation technique », dont l’objectif est d'enseigner au stagiaire ou membre de l'Action Catholique les moyens à utiliser pour que son apostolat soit efficace.

Malheureusement, la doctrine qui affirme que la soi-disant préparation technique est beaucoup plus importante que la préparation spirituelle a été répandue parmi nous à un tel point que, dans certains milieux, elle occupe une place prépondérante ou presque exclusive. Nous ne sommes pas d’accord avec cette opinion. Un simple coup d’œil sur les aspects réels du problème montre sa vraie solution.

Même si on pourrait faire une certaine distinction entre la formation spirituelle et la formation technique, cette distinction ne peut jamais impliquer une séparation. En effet, la formation technique comprend des notions sur l'objet, la nature et la structure de l'Action Catholique, sur ses relations avec la hiérarchie et les diverses organisations de laïcs, sur les moyens d'exposer la vérité, d’attirer et conquérir les âmes pour Jésus-Christ, sur le dévouement, l'enthousiasme et le esprit surnaturel avec lequel on doit faire apostolat, et sur la connaissance du milieu, des problèmes sociaux, etc. Alors, sans une instruction religieuse sérieuse, sans un vrai sens catholique, il est absolument impossible d'avoir une idée exacte de tous ces sujets. Les nombreuses erreurs que nous réfutons dans cet ouvrage prouvent à satiété la justesse de cette affirmation.

De plus, posséder des qualités naturelles, si utiles à l'apostolat, est loin d'être le facteur le plus important de réussite. Cela est prouvé par le caractère surnaturel de la communication de la grâce, qui est l'essence de l'apostolat. Nous allons nous limiter à la narration d'un épisode typique raconté par Dom Chautard.

Le bon sens exige évidemment que la formation technique soit poursuivie avec une grande attention. Mais il serait absurde de négliger la formation spirituelle, la sacrifiant pour le bien de la technique. Au contraire, si quelque sacrifice est requis, il doit nécessairement être fait au détriment de la formation technique et au profit de la vie intérieure. En d'autres termes, dans l'échelle des valeurs, la formation spirituelle doit précéder la formation technique.

Lisons le splendide exemple que donne Dom Chautard à cet égard :

« Une Congrégation d’admirables sœurs catéchistes était dirigée par un religieux dont on vient d’écrire la vie. « Ma Mère, dit un jour cet homme intérieur à une supérieure locale, je suis d’avis que la sœur X… cesse pendant un an au moins de faire le catéchisme. – Mais mon Père, vous n’y pensez pas, c’est la meilleure directrice. Les enfants accourent de tous les faubourgs de la ville, attirés par son merveilleux savoir-faire. La retirer du catéchisme, mais c’est amener la désertion de la plupart de ces petits garçons. - J’ai assisté de la tribune à son catéchisme, répond le prêtre. Elle éblouit, en effet, les enfants, mais d’une façon trop humaine. Après un an d’un nouveau noviciat, mieux formée alors à la vie intérieure, elle sanctifiera et son âme et les âmes des enfants par son zèle et l’utilisation de ses talents. Mais actuellement, sans s’en douter, elle est un obstacle à l’action directe de Notre-Seigneur sur ces âmes que l’on prépare à la première communion. Voyons, ma Mère, je vois que mon insistance vous attriste. Eh bien ! j’accepte une transaction. Je connais la sœur N…, âme très intérieure, mais sans grands talents. Demandez à votre Supérieure générale de vous l’envoyer pour quelque temps. La première viendra commencer un quart d’heure le catéchisme, juste pour calmer vos craintes de désertion ; puis peu à peu elle se retirera complètement. Vous verrez alors que les enfants prieront mieux et chanteront plus pieusement les cantiques. Leur recueillement et leur docilité reflèteront un caractère plus surnaturel. Ce sera le thermomètre ».

« Quinze jours après (la supérieure put le constater), sœur N… faisait seule la leçon et cependant le nombre des enfants augmentait. C’était vraiment Jésus qui donnait le catéchisme par elle. Par son renard, sa modestie, sa douceur, sa bonté, par sa manière de faire le signe de la croix, par son ton de voix elle disait Notre-Seigneur. Sœur X… avait pu développer avec talent et rendre intéressant ce qu’il y avait de plus aride. Sœur N… faisait plus. Sans doute elle ne négligeait rien pour prépare ses explications et les exposer avec clarté, mais son secret et ce qui dominait dans son cours, c’était l’onction. Et c’est par cette onction que les âmes se trouvent véritablement en contact avec Jésus.

« Aux catéchismes de sœur N…, bien moins de ces épanouissements bruyants de ces regards stupéfiés, de cette fascination qu’aurait aussi bien provoqués la conférence très intéressante d’un explorateur ou le récit très émouvant d’une bataille.

En revanche, atmosphère d’attention recueillie. Ces petits garçons sont dans la salle du catéchisme comme à l’église. Aucun moyen humain n’est mis en œuvre pour empêcher la dissipation ou l’ennui. Quelle influence mystérieuse plane donc sur cette assistance ?

Ne nous y trompons pas, c’est celle de Jésus qui s’exerce directement. Car une âme intérieure qui développe les leçons de catéchisme, c’est une lyre qui ne résonne que sous les doigts de l’Artisan divin. Et aucun art humain, si merveilleux soit-il, n’est comparable à l’action de Jésus. » (7)

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Notes :

(1) Léon XIII, Encyclique Depuis le jour, 8 septembre 1899.

(2) Pie XI, Encyclique Non abbiamo bisogno, 29 juin 1931.

(3) Pie X, Il Fermo Proposito, 11 juin 1905.

(4) Lettre Accepimus, 1 août 1916.

(5) Pie XI, Lettre Apostolique Singulare Illud, 13 juin 1926 : Actes de S.S. Pie XI, Maison de la Bonne Presse, Paris, tome II, page 219).

(6) Pie XI, ibid., page 220.

(7) CHAUTARD, Dom Jean-Baptiste, L’âme de tout apostolat, Artège, 2010, pages 187-189.


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